Congo 1960 : le 14 septembre 1960, le premier coup d’Etat de Mobutu et l’« élimination politique » de Lumumba

Dans la soirée du 14 septembre 1960, à Léopoldville, la capitale du Congo, le colonel Mobutu prend la parole à la radio. Le chef de l’armée annonce la ” neutralisation ” du président Kasa-Vubu et du Premier ministre Lumumba. Les deux leaders au sommet de l’Etat congolais sont entrés en conflit dix jours plus tôt. Et la crise politique tournait au chaos. Deux mois plus tôt, le 14 juillet, le Congo, indépendant depuis le 30 juin, avait rompu les relations diplomatiques avec la Belgique. Après la mutinerie de l’armée congolaise et le début de l’exode des Européens, l’armée belge intervient en force et soutient la sécession du Katanga. C’est le début d’une guerre ouverte, une guerre coloniale. Le Congo fait alors appel à l’ONU. Les premiers Casques bleus arrivent au Congo le 16 juillet. La crise congolaise devient internationale. Le Congo sombre.

Cette période de troubles va mener le Congo à la guerre civile, et va conduire à l’assassinat du Premier ministre Lumumba, le 17 janvier 1961.

Le 10 juillet, le début d’une guerre coloniale

Après les premières violences commises par les soldats mutins contre les Blancs, l’armée belge intervient au Congo, mais sans l’accord du gouvernement congolais. A la mi-juillet, 10.000 soldats belges sont déployés au Congo. Ils vont y mener trente-cinq opérations militaires. Certaines d’entre elles sont justifiées par le danger que courent des Européens, mais d’autres ne sont justifiées que par le maintien des infrastructures économiques. Comme l’expliquera le Premier ministre belge Eyskens après l’échec de l’attaque du Bas-Congo, il fallait éviter les pillages, sauvegarder le port, sécuriser le ravitaillement de Léopoldville et, pour tout le pays, maintenir l’appareil administratif. Or le Congo est indépendant et dispose de son armée, dirigée par des officiers belges. On est bien au-delà d’une intervention humanitaire pour ” protéger les personnes et les biens des personnes “.

Carte du Congo © Tous droits réservés

L’armée belge attaque le Bas-Congo, une escalade dramatique

L’opération militaire belge à l’embouchure du fleuve Congo, le 11 juillet, tourne au fiasco. Cette intervention était ” injustifiée et injustifiable “, comme l’a qualifiée le professeur Vanderlinden. La mutinerie s’était apaisée après l’africanisation de l’armée, le 8 juillet. Aucun Européen n’était alors en danger. Le but de l’opération était de créer un protectorat militaire belge. L’armée belge évacue devant la résistance de l’armée congolaise. Il y a plus de vingt soldats et policiers congolais tués, dont certains de sang-froid. Les conséquences négatives de l’attaque de l’armée belge seront considérables. Les attaques des ports de Matadi et de Boma et du terminal pétrolier d’Ango-Ango sont transmises par le réseau de communication de l’armée congolaise à travers tout le Congo. Cela provoque une nouvelle rupture de confiance entre les soldats congolais et leurs officiers blancs. Dans plusieurs régions, de nouvelles mutineries éclatent, des Blancs sont menacés, et des femmes violées. C’est l’escalade, le pays connaît un nouveau cycle de violences dramatiques.

Lire aussi Congo 1960, épisode 9 : le 6 juillet 1960, le Congo s’embrase

Au Katanga, l’armée belge ouvre la voie à la sécession

L’armée belge intervient le 10 juillet à Elisabethville, après des affrontements dans la nuit entre des mutins et des officiers belges de l’armée congolaise. Il y a des morts, dont sept Européens, deux officiers et cinq civils. Les troupes belges entrent dans la ville au lever du jour, mais la mutinerie est déjà matée par la police militaire congolaise et des soldats fidèles. L’armée belge prend le contrôle de la ville et commence à désarmer les soldats congolais. Le président provincial, Moïse Tshombe profite de la situation, il peut annoncer le soir du 11 juillet la sécession de sa province, le poumon économique de Congo.

Kasa-Vubu et Lumumba dénoncent l’ « agression » de la Belgique

Le président Kasa-Vubu et le Premier ministre Lumumba voyagent ces jours-là à travers le pays pour ramener le calme. Ils apprennent ces évènements avec retard, et réagissent le 14 juillet. Les deux leaders sont sur la même ligne : ils considèrent l’action belge comme une agression. Kasa-Vubu et Lumumba annoncent la rupture des relations diplomatiques avec la Belgique. Le président et le Premier ministre dénoncent les interventions militaires belges et le soutien de Bruxelles à la sécession du Katanga. Dans la foulée, ils font appel aux Nations-Unies et menacent de faire appel à l’Union soviétique. Le 17 juillet, Kasa-Vubu et Lumumba lancent un ultimatum à l’ONU pour le départ de l’armée belge, faute de quoi le Congo fera appel aux Soviétiques. A Bruxelles, on dénonce un ” complot communiste ” qui ferait basculer toute l’Afrique noire.

Les Etats-Unis au pied du mur

Le Congo devient un enjeu clé du conflit Est-Ouest. Les Etats-Unis ne veulent pas d’une guerre coloniale au cœur de l’Afrique, comme c’est le cas en Algérie encore française. Le président Eisenhower redoute davantage encore une intervention de l’URSS. Tout va dès lors très vite. Le 13 juillet, dans la soirée, les Nations-Unies décident d’intervenir au Congo. Les premiers Casques bleus débarquent à Léopoldville le 16 juillet.

Les Casques bleus au Congo, le 16 juillet 1960 © AFP

L’ONU exige le départ de l’armée belge

S’ouvre alors un grave conflit entre les Nations-Unies et la Belgique. La résolution de l’ONU prévoit en effet le départ immédiat de l’armée belge. Le gouvernement belge annonce que les troupes belges conservent le droit d’intervenir si des vies de Belges sont menacées et qu’elles ne se retireront qu’après la relève des Casques bleus. En même temps, le gouvernement donne l’ordre à l’armée belge d’occuper tous les centres importants du Katanga. La Belgique interprète à sa manière la résolution de l’ONU : ” L’ordre règne au Katanga. L’ONU n’a aucune raison d’y envoyer des troupes “.

L’armée belge se retire fin juillet, mais reste au Katanga

Il faudra des négociations serrées entre l’ONU et la Belgique pour que les troupes belges évacuent le Congo à la fin du mois de juillet, à l’exception du Katanga. Le gouvernement katangais avait annoncé d’emblée qu’il s’opposerait ” par tous les moyens “ à l’arrivée des Casques bleus. Et la Belgique fait tout pour que les forces de l’ONU n’interviennent pas au Katanga, qui est pour elle un enjeu économique et stratégique majeur. Le gouvernement belge sait que cela conduirait à l’effondrement rapide de la sécession, le Katanga n’étant pas encore prêt militairement. Pendant toute cette période, la grande majorité des responsables politiques, diplomatiques et militaires belges se comportent comme si le Congo était encore ” leur ” colonie.

Dag Hammarskjöld à l’ONU : « La présence des troupes belges est la cause du danger »

Le 8 août, le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld exige avec une extrême fermeté le retrait des troupes belges du Katanga, ” car leur présence est la cause principale du danger qui subsiste “. Et il dénonce : ” Au Katanga, l’opposition aux Nations Unies se manifeste à l’ombre de la présence continue des troupes belges “. L’armée belge se maintient, avec encore 570 officiers belges jusqu’à la fin du mois d’août. Elle évacuera ensuite ” sans hâte excessive “, comme l’a décrit un journaliste belge à l’époque. Et elle laissera ses armes à la gendarmerie katangaise. En contrepartie du retrait belge, Dag Hammarskjöld accepte implicitement de ne pas menacer le gouvernement katangais.

Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l’ONU, mort dans le crash suspect de son avion en septembre 1961, près de la frontière congolaise © UNNews

Les « affreux », mercenaires européens et des livraisons d’armes

La Belgique plie à contrecœur. A Elisabethville, on redoute ” l’invasion “ de l’ONU. Après le départ de l’armée belge, cinq cents officiers et soldats continuent à encadrer la gendarmerie katangaise, sans lien officiel avec la Belgique. Par la suite, des mercenaires, appelés à l’époque les ” affreux “, prendront le relais. Et de nombreux ” techniciens ” belges, parfois ” trop voyants “, comme l’écrit un journal katangais, restent sur place à titre privé.

L’agence de presse Reuter révèle début septembre la livraison de neuf tonnes d’armes belges au Katanga, en ajoutant que, d’après un porte-parole katangais, ces armes arrivent par ” un pont aérien continuel “ avec la Belgique. Le ministre belge des Affaires étrangères est ” atterré “ par ces révélations. L’ONU rappelle sèchement à la Belgique l’obligation pour ses Etats-membres de respecter les résolutions. Bruxelles suspend provisoirement les livraisons d’armes.

La Belgique soutient l’ « option katangaise »

Moïse Tshombe a annoncé le 11 juillet l’indépendance du Katanga en précisant : ” en union avec la Belgique “. Vingt mille Belges s’y trouvent encore. Au départ, la Belgique reste prudente. Le lendemain, le Premier ministre Eyskens ” se réjouit ” de la situation au Katanga mais ajoute que la Belgique n’y poursuit ” aucun but politique avoué ou masqué “.

L’armée belge sur place agit pour sa part de manière beaucoup plus déterminée : elle se met officiellement à la disposition des dirigeants katangais. Et les agents belges reçoivent l’ordre de rester sur place, tout départ étant considéré comme un abandon de poste, alors que c’est l’inverse dans le reste du Congo.

Le 16 juillet, le gouvernement belge prend l’option d’appuyer le Katanga par une importante aide directe, mais sans pour autant reconnaître en droit l’indépendance de la province, ce qui aurait été trop risqué politiquement par rapport au reste du Congo. A la fin juillet, une ” mission d’assistance belge ” s’installe au Katanga, avec à sa tête le futur ministre des Affaires africaines, Harold d’Aspremont-Lynden.

Conflit à Bruxelles : soutenir le Congo ou le Katanga ?

Les sociaux-chrétiens et libéraux, dans la majorité gouvernementale, décident de soutenir le Katanga. Les oppositions socialiste et communiste, ainsi que les démocrates-chrétiens, dénoncent une position illégitime et ” l’abandon du Congo “.

Le gouvernement Eyskens hésite ensuite entre deux lignes, comme le résumera Gaston Eyskens : ” suivre le Katanga et affronter l’ONU, ou suivre l’ONU et renoncer au Katanga “. Car les ministres se divisent entre les partisans d’une option dure et ceux qui veulent éviter à la Belgique un isolement international. L’objectif sera donc de conserver le Katanga sans perdre le Congo, et sans aller jusqu’à une confrontation avec l’ONU.

Créer un nouveau Congo à partir du Katanga

Surgit alors l’idée d’une confédération : le Katanga serait le point de départ d’un nouveau Congo, avec des provinces qui s’y joindraient tout à tour. Moïse Tshombe plaide pour une ” confédération congolaise anticommuniste “. A la fin juillet, le ministre Wigny conclut : ” Tout ralliement d’autres provinces au Katanga est donc à encourager “.

Le roi Baudouin, dans son message du 21 juillet, le suggère clairement : ” Des ethnies entières nous ont conservé leur amitié, et nous adjurent de les aider. Notre devoir est de répondre à ceux qui nous demanderont notre collaboration “.

Le président Kasa-Vubu et le Premier ministre Lumumba accueillent le roi Baudouin, le 29 juin 1960 © Belgaimage

Une sécession soutenue par des intérêts belges au Katanga et à Bruxelles

Il n’y a aucune preuve que la sécession ait fait partie d’un plan préparé par le gouvernement belge. L’impression qui domine est plutôt celle d’une réaction belge au coup par coup. Par contre, il y a bien eu plusieurs projets de soutien à la sécession menés par différents groupes d’intérêts belges au Katanga, essentiellement les colons et les milieux d’affaires, y compris par l’Union minière.

Une fois acquise, la sécession du Katanga sera un puissant instrument aux mains des opposants belges à Patrice Lumumba.

Une grave crise gouvernementale en Belgique

Dès son retour de Léopoldville après les cérémonies de l’indépendance, le roi Baudouin avait demandé la formation d’un gouvernement d’union nationale, suggestion rejetée par les partis de la majorité. Le 5 août, le Roi demande à Gaston Eyskens de remettre la démission de son gouvernement Eyskens. Il veut mettre en place un cabinet d’affaires. Le président du parti social-chrétien fait alors savoir au roi les risques d’une ” politique personnelle “, en lui rappelant comment est née la ” question royale ” qui avait déchiré la Belgique entre 1945 et 1950.

Les ministres acceptent finalement de démissionner mais en exigeant qu’Eyskens devienne formateur.

Le roi Baudouin et le Premier ministre Eyskend à leur retour du Congo, début juillet 1960 © Tous droits réservés

Le nouveau ministre des Affaires africaines : « l’homme du Katanga, du roi et des sociétés »

Gaston Eyskens remanie son gouvernement. Un homme-clé y fait son entrée : Harold d’Aspremont-Lynden devient ministre des Affaires africaines. Il est ouvertement favorable à l’option katangaise. Il est chef de cabinet adjoint du Premier ministre et était chargé de mission au Katanga en juillet. Il est aussi le neveu du Grand maréchal de la Cour et commissaire de la Société générale de Belgique, qui contrôle l’Union minière du Katanga. L’opposition le présente comme ” l’homme du Katanga, du roi et des sociétés “.

Le nouveau ministre a la confiance du roi comme celle du Premier ministre. Gaston Eyskens lui écrira le 17 août, alors qu’il est encore au Katanga : ” Vous avez mon entière et absolue confiance. Je vous couvre entièrement et je ne suis pas l’homme qui hésite à prendre ses responsabilités “.

Début septembre, plusieurs ministres impliqués dans la décolonisation ou opposés à l’option katangaise sont écartés. Le gouvernement belge s’engage alors dans les projets pour saper l’influence politique de Patrice Lumumba et soutenir son élimination politique.

Harold d’Aspremont Lynden, ministre des Affaires africaines © Tous droits réservés

Patrice Lumumba contre l’ONU dans le conflit katangais

Les contours de la mission de l’ONU au Congo provoquent de fortes tensions avec le Premier ministre Lumumba. Pour le Premier ministre congolais, la force de l’ONU doit l’aider à réduire les sécessions. Mais la mission de l’ONU est seulement de ramener le calme au Congo.

La mission de l’ONU n’a en effet pas aucun mandat pour intervenir ” dans un conflit interne “ entre Congolais. L’ONU ne peut exercer d’ingérence, il n’est pas question donc pour elle d’intervenir contre le Katanga par la force. Et le représentant de l’ONU au Congo déconseille d’ailleurs de déployer des Casques bleus au Katanga avec de trop faibles moyens après avoir constaté sur place des ” appels à la mobilisation “, et une ” opposition fanatique, vraisemblablement armée “.

La rupture entre Lumumba et l’ONU

Dag Hammarskjöld, le secrétaire général de l’ONU, veut régler ce conflit par la négociation. Il recherche une solution politique, cela jusqu’à sa mort suspecte en septembre 1961, dans le crash de son avion près de la frontière du Katanga.

En réalité, aux yeux du gouvernement congolais, la force de l’ONU restait neutre chaque fois que le Premier ministre Lumumba était en position de force, mais soutenait ses adversaires quand il était menacé.

Le Premier ministre Lumumba n’obtient donc pas l’appui qu’il espérait de l’ONU pour réduire la sécession. L’ONU devient pour lui davantage un obstacle qu’une aide.

Une guerre civile dans la guerre froide qui oppose l’Est et l’Ouest

Au nord du Katanga, des combats opposent, d’un côté, l’armée congolaise et des miliciens de l’ethnie des balubas qui s’opposent à la sécession, et de l’autre, la gendarmerie katangaise de Moïse Tshombe, appuyée par l’armée belge. Le nord du Katanga échappe très vite à Tshombe. L’armée congolaise commence son offensive vers le sud du Katanga à la fin du mois d’août.

C’est le début d’une guerre civile qui s’inscrit dans la ” guerre froide “, la confrontation en Afrique centrale entre les Occidentaux et le bloc soviétique et ses alliés. Elle durera quatre ans et fera un million de morts.

La guerre civile au nord du Katanga, en août 1960 © Ceges, Georges Kockelberg

Le Sud-Kasaï fait à son tour sécession

Le Kasaï connaissait des troubles graves depuis 1959, avec des violences entre deux grandes communautés de la région. 250.000 réfugiés étaient revenus au Sud-Kasaï. En juillet, de nouvelles violences éclatent, avec des menaces de famine.

Le 9 août, Albert Kalonji, le leader politique de la région et ennemi personnel de Patrice Lumumba, proclame la sécession de l’” Etat indépendant du Sud-Kasaï “. Il annonce une alliance avec le Katanga sécessionniste. Il est soutenu par la société belge Forminière, qui exploite le diamant et l’or dans la région.

La Belgique conserve de la sorte le contrôle des réserves minières du Congo et d’une grande partie de l’appareil économique du pays. Les recettes publiques du Congo s’effondrent.

L’armée congolaise massacre des centaines de civils

Le gouvernement Lumumba fait alors appel à la Belgique, qui ne répond pas. Patrice Lumumba s’adresse alors à l’Union soviétique. A la fin du mois d’août, Moscou prête des avions de transports Ilyouchines à l’armée congolaise. Les troupes congolaises débarquent à Bakwanga, aujourd’hui Mbuji-Mayi, pour réprimer la sécession. La campagne militaire est ordonnée par le Premier ministre Lumumba, ministre de la Défense, et conduite par le colonel Mobutu, chef d’Etat-major. Elle s’accompagne de ” ratissages ” et de nombreux massacres de civils sans défense, y compris des femmes et des enfants. Il y aura plusieurs centaines de morts.

Cette répression violente explique par la suite l’hostilité durable de cette région à Patrice Lumumba et à Joseph-Désiré Mobutu.

Patrice Lumumba à New-York et à Washington

Le Premier ministre Lumumba arrive aux Etats-Unis le 24 juillet pour tenir des entretiens à l’ONU et avec les autorités américaines. Son objectif est d’obtenir le soutien des Occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier. Après les appels du Congo à l’Union soviétique, Patrice Lumumba veut démentir l’étiquette de ” communiste ” que lui prêtent de nombreux Belges.

Le voyage est un échec. Les premières impressions des officiels américains sont pourtant bonnes. Patrice Lumumba est le premier leader africain à loger à la résidence officielle de Blair House, ce qui provoque des protestations de certains milieux américains et belges. Les Etats-Unis cherchent à maintenir le Premier ministre congolais dans le camp occidental, mais ne prennent aucun engagement concret en sa faveur.

Patrice Lumumba et Dag Hammarskjöld, en juillet 1960 © Reporters

« Revoir les traités sur l’uranium du Congo »

Un épisode marquant que nous a rapporté Thomas Kanza, ministre congolais délégué à l’ONU, dans une interview en 2000, explique peut-être le revirement des Etats-Unis.

Interrogé par un journaliste américain, le Premier ministre répond ” que les traités signés par les Belges pourraient être révisés “. ” Y compris sur l’uranium ? “ demande le journaliste. ” Oui, y compris sur l’uranium “. L’uranium du Congo est à l’époque indispensable à l’arsenal nucléaire américain. Ensuite, ajoute Kanza, ” la presse a publié que Lumumba était vraiment communiste et qu’il y a très peu de chances qu’on puisse le récupérer “. Conséquence, ” Quand j’ai repris contact avec la Maison Blanche pour une visite de Patrice Lumumba au président Eisenhower “, on m’a répondu que ” ‘le président était allé jouer au golf’plutôt que recevoir un Premier ministre communiste ” !

Le jeune ministre Kanza, délégué à l’ONU, en juillet 1960 © Timelife

Le président Eisenhower à la CIA : « Débarrassez-moi » de Patrice Lumumba

Quelques jours plus tard, poursuit Thomas Kanza, ” A la Maison-Blanche, la plus haute autorité américaine (le président Eisenhower) a donné l’ordre au chef de la CIA, en lui disant : ‘Get rid of him’, c’est-à-dire : ‘Débarrassez-moi de lui’. Un ordre pareil ne veut pas dire ‘Allez boire un thé ou un café avec lui’ ! “.

Le 18 août, le chef de la CIA, Allen Dulles, déduit des propos tenus ce jour-là par le président américain en Conseil national de sécurité des Etats-Unis que ” Patrice Lumumba doit être chassé du pouvoir par tous les moyens “. Il les interprète comme un accord pour l’élimination physique de Patrice Lumumba.

Les opérations belges pour affaiblir Lumumba

Les agents belges installés à Brazzaville, sur l’autre rive du fleuve Congo, commencent les opérations pour saper et déstabiliser le gouvernement Lumumba, par la diffusion de faux tracts et les émissions d’une radio d’opposition. Le Premier ministre Eyskens autorise le transfert de 20 millions de francs de fonds secrets pour soutenir la sécession du Sud-Kasaï et l’opposition congolaise.

Le Premier ministre Eyskens : ” Démettre Patrice Lumumba “

La Belgique ne reste pas inactive. Pour Bruxelles, dès le début du mois d’août, l’objectif est d’écarter Patrice Lumumba. Le Premier ministre Eyskens envoie un message à la mi-août au conseiller belge du président Kasa-Vubu, à Léopoldville : ” Il faut démettre Patrice Lumumba “. Le ministre Wigny rassemble les arguments juridiques. Début septembre, deux diplomates belges installés à Brazzaville, dont Etienne Davignon, parlent d’” un renversement du gouvernement selon nos vœux “.

Certains projets d’assassinat sont esquissés, sans être mis en œuvre.

” Lumumba ou Hammarskjöld, pas de place pour les deux “

Patrice Lumumba s’en prend à l’inaction de l’ONU contre les sécessions. Il demande le 15 août le retrait des troupes blanches de l’ONU et accuse Dag Hammarskjöld de négocier avec les Belges. Il conclut que ” son gouvernement et le peuple ont perdu leur confiance au Secrétaire général de l’ONU “.

C’est la rupture. Le 18 août, l’ambassadeur de Belgique à l’ONU rapporte que l’entourage de Dag Hammarskjöld a fait savoir en privé, en utilisant la formule : ” C’est Lumumba ou Hammarskjöld, pas de place pour les deux “. L’opposition extérieure au gouvernement Lumumba est de plus en plus nette.

Le Premier ministre Lumumba demande ensuite et obtient une aide logistique des Soviétiques.

L’opposition interne au gouvernement Lumumba

Au Congo, la crise politique se préparait depuis le début du mois d’août. A Léopoldville, une opposition se manifeste contre le gouvernement de Patrice Lumumba. Elle est alimentée par une escalade politique entre les lumumbistes, qui sentent l’étranglement politique contre eux, et les pro-occidentaux, qui dénoncent les projets autoritaires et une ” dictature communiste ” naissante.

Quelques ministres prennent distance avec Patrice Lumumba, et même certains de ses proches s’inquiètent de son comportement ” présidentiel “.

L’escalade : l’” état d’exception “, puis un ” régime militaire “

Le 8 août, Patrice Lumumba rentre de deux semaines de voyage à l’étranger. Il apprend les manœuvres pour un projet de sécession du Bas-Congo et de la province de l’Equateur. Le gouvernement Lumumba décrète ” l’état d’exception “, avec des restrictions de certaines libertés, ce qui provoque des accusations de dictature.

L’ambassadeur de Belgique est expulsé, l’ambassade et les consulats belges sont fermés. Certaines personnalités politiques sont arrêtées, la censure est instaurée et certains journaux suspendus. Le Premier ministre projette aussi de céder l’université de Lovanium à l’enseignement de l’Etat. L’Eglise catholique s’insurge. L’armée elle-même se divise en factions, sur la base de liens entre les tribus. La situation dans certains camps militaires est explosive.

Le 16 août, le gouvernement Lumumba instaure un ” régime militaire spécial ” de six mois. A la fin du mois d’août, l’armée congolaise lance ses offensives contre les deux sécessions. L’opposition envisage une action parlementaire. Elle sera prise de court par la brusque décision du président Kasa-Vubu de révoquer le Premier ministre Lumumba.

Le président Kasa-Vubu révoque le Premier ministre Lumumba

Les deux leaders Congolais au sommet de l’Etat sont restés solidaires pendant plusieurs semaines. Mais leurs relations se sont soudain dégradées.

Le 5 septembre, à 20 heures, la radio interrompt ses programmes : le président Kasa-Vubu annonce à la radio la révocation du Premier ministre Lumumba et la nomination d’un nouveau Premier ministre. C’est une énorme surprise. Il avait annoncé à ses proches une demi-heure plus tôt : ” Je vais l’écarter “.

La décision est contresignée par deux ministres, comme le veut la loi fondamentale, mais après coup seulement. Et selon l’esprit, les ministres signataires doivent engager le gouvernement tout entier et ne pas constituer une ” dissidence ” contre le Premier ministre.

Le nouveau Premier ministre, Joseph Ileo, n’était même pas informé. Il est réticent, il peine ensuite à rassembler une équipe et il n’aura pas le temps de demander la confiance au Parlement.

On ne sait toujours pas pourquoi le président Kasa-Vubu prend cette décision. Les ministres belges avaient suggéré en secret cette option par des canaux indirects dès la mi-août. Mais ils pensaient qu’elle interviendrait plus tard, et après un débat au Parlement.

Lumumba réagit : ” Kasa-Vubu n’est plus le chef de l’Etat “

Patrice Lumumba apprend la nouvelle par la radio. Le même soir, à 21h15, il prend à son tour la parole, accuse Kasa-Vubu de ” trahison “ et annonce que le président n’est plus le chef de l’Etat. Le lendemain, le gouvernement Lumumba accuse le président de haute trahison.

Le secrétaire général de l’ONU fait savoir le soir même que Patrice Lumumba ” s’est mis hors la loi ” et que l’ONU a le droit de soutenir Kasa-Vubu. L’ONU ferme la radio et les aéroports, ce qui gêne l’action de Patrice Lumumba.

Le ministre belge Wigny insiste, le 6 septembre, pour une arrestation immédiate de Patrice Lumumba : il est révoqué, il a violé la constitution, ” le devoir des autorités congolaises est de le mettre hors d’état de nuire “. Il ajoutera le 10 septembre : ” Je suppose que les ministres courageux se rendent compte que pareille opération ne peut réussir qu’une fois “. Et le lendemain : ” Le gouvernement congolais doit paralyser Lumumba, déclarer qu’il est rebelle “.

Le gouvernement belge est résolument engagé dans l’opération pour écarter Patrice Lumumba.

Dix folles journées de crise politique

Le 7 septembre, à Léopoldville, la Chambre annule les deux décisions opposées du président et du Premier ministre. Une prise de position plutôt favorable à Patrice Lumumba.

Le 9 septembre, Patrice Lumumba annonce qu’il cumule les fonctions de Premier ministre et de chef de l’Etat. Le secrétaire général de l’ONU redit son appui politique au président Kasa-Vubu, en estimant que Patrice Lumumba n’est plus Premier ministre.

Le 12, Patrice Lumumba est arrêté, puis libéré par des soldats qui lui sont restés fidèles.

Le 13 septembre, Patrice Lumumba obtient des Chambres réunies les pleins pouvoirs, mais le vote et la procédure sont contestés. L’armée est présente dans le bâtiment.

Le 14 septembre, le président Kasa-Vubu ajourne les Chambres, et le colonel Mobutu est nommé seul ” chef de l’armée congolaise “.

Le Congo connaît alors deux gouvernements rivaux, deux légalités opposées et deux délégations à l’ONU.

Le 14 septembre, le coup d’Etat : ” l’armée neutralise le président et les deux gouvernements rivaux “

Le colonel Mobutu prend alors l’initiative après une réunion d’officiers. Il prend la parole à la radio à 20 heures 30 : ” Pour sortir le pays de l’impasse, l’armée congolaise a décidé de neutraliser le Chef de l’Etat, les deux gouvernements rivaux en présence, ainsi que les deux Chambres. Il ne s’agit pas d’un coup d’Etat militaire, mais plutôt d’une simple révolution pacifique pour sauver le pays du chaos “.

Le colonel Mobutu est depuis peu seul à la tête de l’armée et dispose donc d’un instrument décisif. On ignore toujours ce qui l’amène à prendre la décision de ce coup de force. Les Belges sont surpris et s’interrogent sur ses intentions.

Le Colonel_Mobutu lors de son premier coup d’Etatn le 14 septembre 1960 © Tous droits réservés

Mobutu acculé

Joseph-Désiré Mobutu avait la confiance de Patrice Lumumba, qui l’avait choisi comme secrétaire d’Etat, puis nommé chef d’Etat-major. Mais il était aussi indicateur de la Sûreté congolaise, et sous l’influence de la CIA et de conseillers belges. Il était devenu lors de la crise très proche d’un officier marocain de l’ONU proche de la France.

Joseph-Désiré Mobutu ne pouvait plus rester neutre dans le conflit entre le président et le Premier ministre, sachant que Patrice Lumumba ne le lui pardonnerait pas. C’était pour lui le moment d’agir. C’est la rupture entre lui et Patrice Lumumba, une rupture définitive dans une lutte qui devient féroce.

Le lendemain, au camp militaire, Mobutu et Lumumba demandent aux soldats l’arrestation l’un de l’autre. Patrice Lumumba demande protection aux officiers ghanéens de l’ONU. Il se réfugie ensuite aux ambassades de Guinée et du Ghana, puis dans sa résidence, protégé par les Ghanéens.

Il faut arrêter Lumumba

Le coup de force de Mobutu profite dans les faits au président Kasa-Vubu, qui garde une certaine liberté d’action, contrairement à Patrice Lumumba. Les responsables congolais cherchent à faire arrêter Patrice Lumumba pour le neutraliser politiquement. Ils savent que, désormais, l’affrontement ne se terminera que par l’élimination de l’adversaire.

Mais Mobutu hésite encore, sans doute en fonction des rapports de force et de la présence des Casques bleus africains de l’ONU : quelques jours plus tard, après une première arrestation, Mobutu fait libérer Lumumba avec le soutien de l’ONU.

Une possible réconciliation est évoquée, la Belgique fait tout pour l’empêcher.

Le « collège des commissaires » et « le groupe de Binza »

Le colonel Mobutu ne prend pas le pouvoir le 14 juillet, mais met en place le ” collège des commissaires généraux “, une équipe de techniciens composée de fonctionnaires et de quelques-uns des rares Congolais diplômés. Mais le pouvoir de fait est exercé également par le ” groupe de Binza “, là où se trouve le camp des parachutistes, aujourd’hui le camp Tshatshi.

Ce groupe restreint réunit le colonel Mobutu et quelques personnalités congolaises de premier plan, dont Justin Bomboko, président du collège des commissaires, et Victor Nendaka, le chef de la Sûreté. Le groupe de Binza est le lieu d’influence pour les décisions stratégiques qui sont ensuite assumées par les organes formels du pouvoir.

Patrice Lumumba séquestré chez lui, ensuite en fuite, et arrêté

Le 10 octobre, Patrice Lumumba se retrouve prisonnier de fait, assigné dans sa résidence privée, gardée par un cordon de Casques bleus ghanéens, lui-même ceinturé par les soldats congolais. Patrice Lumumba parviendra à fuir en novembre vers Stanleyville, aujourd’hui Kisangani, où se sont repliés ses partisans et plusieurs ministres nationalistes, mais il sera arrêté en route et emprisonné début décembre avec ses deux compagnons au grand camp militaire de Thysville, aujourd’hui Mbanza-Ngungu.

Patrice Lumumba, Mpolo et Okito arrêtés le 2 décembre 1960 © AP1960

Les trois hommes seront envoyés à Elisabethville en janvier 1961. Il n’y a aucun doute sur le fait que leur assassinat au Katanga sera dans ce cas certain. François Ryckmans/rtbf

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Pour aller plus loin…

– Les secrets de l’affaire Lumumba, (à partir du rapport des experts de la commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Patrice Lumumba), Luc De Vos, Emmanuel Gérard, Jules Gérard-Libois, Philippe Raxhon, Racines, 2005,

– Congo 1960, tomes 1 et 2, J. Gérard-Libois et B. Verhaegen, Les dossiers du CRISP, 1961

– Patrice Lumumba. La crise congolaise revisitée, Jean-Claude Willame, Karthala, 1990

– De la Force publique à l’Armée nationale congolaise – Histoire d’une mutinerie, juillet 1960,L.-F. Vanderstraeten, Académie royale de Belgique, 1983

– La décolonisation, P. De Vos, ABC, Grands dossiers de la RTBF, 1975

– Mémoires noires, les Congolais racontent le Congo belge, 1940-1960, F. Ryckmans, Racine RTBF, 2020, ainsi que Mémoires noires d’une indépendance et Journal d’une indépendance, émissions radio RTBF de 2000 et de 2010.

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