Congo 1960 – épisode 8 : le 30 juin 1960, le Congo est indépendant, la fête et le coup de tonnerre

Léopoldville se prépare à une grande fête. Pour le Congo comme pour la Belgique, ce jeudi 30 juin 1960 est une journée historique, après 80 années de présence belge. L’indépendance doit être proclamée à 11 heures, au Palais de la Nation, le siège du Parlement congolais. Le site est grandiose, au bord du grand fleuve Congo. Au-devant de la scène, les drapeaux congolais et belge côte à côte, les officiels, les soldats en grand uniforme et la foule qui se masse autour des haut-parleurs. En coulisses, un conflit s’est déjà noué. Un coup d’éclat va survenir de manière inattendue. Le protocole a seulement prévu le discours des deux chefs d’Etat, le roi Baudouin et le nouveau président congolais Kasa-Vubu. Et voilà que Premier ministre Lumumba se lève à son tour. Patrice Lumumba prend la parole par un discours devenu célèbre, où il met durement en cause la colonisation belge. Les Belges sont furieux, le roi Baudouin envisage de quitter le Congo sur-le-champ. L’apaisement revient finalement. Cet incident grave s’explique par l’extrême tension qui a marqué un processus de décolonisation de quelques courtes semaines : Belges contre Congolais, avec une indépendance de façade, et entre Congolais, avec une lutte pied à pied pour le pouvoir au sommet.

Une cérémonie impressionnante

Jean Lema, reporter à Radio Congo belge, qui devient ce 30 juin Radio Congo, est au micro dans la grande salle du Palais-de la-Nation :

” Le 30 juin, c’est un grand événement dans ma profession de journaliste. Après que le roi Baudouin devait terminer son discours, je devais déclarer : ‘Maintenant, le Congo belge est indépendant !’ “

” Le Premier ministre Lumumba était au premier rang avec tout son gouvernement, tandis que M. Kasa-Vubu était assis de l’autre côté. Lorsqu’il aurait terminé son discours, il devait venir s’asseoir aux côtés du roi Baudouin. À ce moment-là, il devient chef d’État, l’égal du Roi. “

” J’étais impressionné, j’étais stressé. Nous sommes en direct avec la population, donc en direct à la radio. Toute la ville m’écoute, et je pense que c’était tout le Congo qui m’écoutait… Tous ceux qui avaient des postes de radio. “

– Qu’est-ce que vous avez ressenti ?

” J’étais aux anges. Mais quant à savoir la portée exacte du geste historique qui a été posé, non, ce serait mentir. “

Le roi Baudouin et le président Kasa-Vubu prononcent leurs discours. Quelques personnalités présentes savent déjà que le Patrice Lumumba va prendre la parole.

Lumumba : « Je veux parler, parce que le président Kasa-Vubu nous a humiliés »

Thomas Kanza est proche de Patrice Lumumba. Il est ministre ce matin-là, il a 27 ans. En 2000, il nous raconte comment et surtout pourquoi le drame se noue :

” À 8h30, le Premier ministre me fait venir chez lui, à sa résidence privée. Il y avait là quelques amis. J’avais l’impression qu’ils avaient déjà discuté entre eux. Le Premier ministre me donne son discours. Il était déjà écrit, dactylographié. “

Patrice Lumumba lui annonce qu’il va prendre la parole au Parlement et lui demande de relire et de corriger le texte. Thomas Kanza répond à Lumumba que c’est un excellent discours, à prononcer au stade devant la population, mais que ” le Parlement n’est ni l’endroit ni l’occasion de prononcer ce discours “. Au départ, ce discours devait effectivement être prononcé au stade l’après-midi même.

” C’est alors que j’apprends de la bouche de Lumumba : ‘Thomas, je veux parler, parce que le président Kasa-Vubu nous a humiliés. Il va prononcer un discours qu’il a montré au gouvernement belge, mais qu’il ne nous a pas montré. Thomas, je vais parler. “

Le président, comme le roi des Belges, règne mais ne gouverne pas

L’incident politique est sérieux. Le Premier ministre Lumumba n’a pas couvert le discours du président Kasa-Vubu. La loi fondamentale congolaise, copiée sur la constitution belge, précise que le chef de l’Etat – le roi, en Belgique – est ” irresponsable ” politiquement et que chacun de ses actes doit être couvert par un ministre, comme le résume la formule : ” Le roi règne, mais ne gouverne pas “. Le discours devait donc être soumis au gouvernement Lumumba et approuvé par lui.

Un incident grave a déjà opposé Kasa-Vubu et Lumumba trois jours plus tôt

Un incident identique avait ouvert, le 27 juin, le premier conflit entre le président Kasa-Vubu et le Premier ministre Lumumba. Lors de son discours après sa prestation de serment, le président Kasa-Vubu avait prononcé un véritable discours-programme pour le Congo indépendant, avec des directives pour l’action future du gouvernement. Ce discours n’avait pas été soumis au préalable au Premier ministre. Et le président Kasa-Vubu le prononce comme si le Congo connaissait un régime présidentiel et non une démocratie parlementaire. Patrice Lumumba fait le reproche à Joseph Kasa-Vubu d’avoir outrepassé ses compétences. C’est le premier dérapage dans la cohabitation au sommet : deux chefs, deux pouvoirs concurrents s’installent déjà à la tête de l’Etat.

Lire aussi :

Congo 1960 – épisode 6 : les premières élections au Congo, l’alliance autour de Patrice Lumumba arrive en tête

Congo 1960 – épisode 7 : le 24 juin 1960, lutte pour le pouvoir au sommet – Kasa-Vubu est élu président et Lumumba devient Premier ministre

Le ministre Kanza demande aux ministres Belges « une heure pour négocier »

Thomas Kanza arrive au Palais de la Nation et tente d’obtenir du gouvernement belge un répit pour négocier, avant d’essuyer un refus. Il raconte sa démarche :

” Quand nous arrivons au Parlement, je rencontre le Premier ministre belge Eyskens et le ministre des Affaires étrangères Wigny. Je leur dis personnellement : Messieurs les ministres, je crois que nous avons intérêt à reporter, ne serait-ce que d’une heure, la séance de la proclamation de l’indépendance, pour vous donner le temps de négocier avec le Premier ministre Lumumba, parce qu’il va parler. “

Le Premier ministre Eyskens répond simplement que le protocole ne prévoit pas de discours du Premier ministre Lumumba. Thomas Kanza le met en garde.

« Qui va empêcher Lumumba de parler ? »

” J’ai dit : ‘Monsieur le Premier ministre Eyskens…’ – Je l’appelais même ‘Monsieur le professeur’parce que je l’ai connu à Louvain -, j’ai dit : ‘Monsieur le professeur, qui va empêcher Lumumba de parler ? Vous et moi, ainsi que le roi Baudouin, nous serons assis là-bas. Qui va empêcher le président Kasongo qui préside la séance de donner la parole à Lumumba ?’. Ils m’ont répondu :’Il n’osera pas !’ “

” Toute ma vie, je regretterai ce complexe de supériorité et l’incompréhension du gouvernement belge de l’époque ! “

« Une négociation était possible »

Le jeune ministre Kanza est convaincu qu’une négociation entre les deux hommes est la solution, ce matin-là : ” Oui, c’était possible ! Il s’agissait de nous montrer à nous, le gouvernement, le discours qu’allait prononcer le président Kasa-Vubu. Bref, respecter les règles. Peut-être que le Premier ministre Lumumba en aurait profité pour ajouter quelques phrases, quelques passages de son discours dans le discours de Kasa-Vubu. Le tout, c’était d’accepter que ce soit seulement le président Kasa-Vubu qui parle et d’accepter ensuite la suggestion que j’avais déjà faite au Premier ministre Lumumba : lui, à 16 heures, au stade, aurait pu haranguer la foule et exprimer ce qu’il voulait. “

« Mes yeux croisaient ceux des ministres Eyskens et Wigny »

La cérémonie officielle commence. Le roi Baudouin et le président Kasa-Vubu prononcent leur discours. La salle écoute en silence. On entend, dehors, des coups de canon à intervalles réguliers, pour saluer l’évènement.

La grande salle du Parlement congolais, pendant le discours du roi Baudouin. Au fond à gauche, Patrice Lumumba corrige son discours © Congopresse, collection Chaidron

Thomas Kanza : ” Monsieur Eyskens était très inquiet parce que, quand Sa Majesté le roi Baudouin parlait, même quand le président Kasa-Vubu parlait, M. Lumumba corrigeait son manuscrit. Et mes yeux croisaient tout le temps les yeux de MM. Eyskens et Wigny, qui commençaient à se demander si ce que je leur avais dit pouvait se réaliser. “

Lumumba se lève et prend la parole

Il est 11h35, la cérémonie officielle va se terminer. Le président de la Chambre s’adresse alors à Patrice Lumumba : ” A la surprise générale, le président Kasongo déclare : ‘Je donne maintenant la parole au Premier ministre Lumumba’. Lumumba se lève !… et commence à prononcer son discours. Même Sa Majesté le roi Baudouin s’est tourné vers le président Kasa-Vubu pour lui demander : ‘Qu’est-ce qui se passe ?’ “

La foule acclame, les officiels sont stupéfaits

Dans la salle, c’est la stupéfaction. Congolais et Belges restent silencieux. Mais, précise Thomas Kanza, la foule suit le discours grâce aux haut-parleurs : ” On entendait ce qui se passait dehors, c’étaient les applaudissements, les acclamations. Nous, on était vraiment dans un silence, un silence inquiétant, parce que les gens se demandaient : ” Comment est-ce que Lumumba a osé parler puisque ce n’était pas prévu ? Et puis, évidemment, ce qu’il disait ! “

« Un jour de malentendu avec des conséquences graves »

” C’était trop tard ! Lumumba a parlé et c’est là le début de nos querelles et de nos incompréhensions avec la Belgique “.

” À ce moment-là, j’étais vraiment triste de voir que ce grand jour historique, pour nous et pour la Belgique, devienne un jour de grand malentendu, et avec des conséquences très graves. Et tout ça, à cause du complexe de supériorité des ministres belges, eux qui n’avaient pas eu la modestie de négocier avec Lumumba et de reporter d’au moins une heure la proclamation de l’indépendance du Congo “.

« Lumumba exprimait les vrais sentiments des Congolais »

” Mais c’était trop tard. Et nous avons tous subi cette humiliation “.

– Le discours de Patrice Lumumba, vous le sentez comme une humiliation ?

” ‘Humiliation’, non, ce n’est pas le bon mot. Je devrais dire ‘frustration’. Parce que notre chef d’État, le président Kasa-Vubu, n’avait pas vraiment exprimé les sentiments des Congolais ce jour-là. Et aussi parce que Lumumba exprimait les véritables sentiments des Congolais, mais en des termes qui n’étaient pas appropriés pour l’occasion. “

Les officiels belges sont furieux. La radio belge, RTB à l’époque évoque, pour l’entourage du roi, ” une incartade difficilement admissible “. Certains Belges parlent d’un crime de lèse-majesté. La situation devient confuse et même houleuse. Le roi et son entourage envisagent de rentrer en Belgique sur-le-champ. C’est un premier incident diplomatique grave entre les deux pays.

La colère du roi Baudouin

– Vous pouvez nous révéler qu’alors, le roi Baudouin a été informé.

” Le roi a été informé. Il a compris que Lumumba ne l’avait pas défié, mais qu’il avait voulu, au contraire, respecter la loi fondamentale. Un texte qui disposait que le gouvernement gouverne et que le président Kasa-Vubu, comme le Roi, règne mais ne gouverne pas.

Je ne veux pas me mêler des relations entre le chef de l’État et son Premier ministre… Mais, en tout cas, nous avons été témoins d’une colère très sérieuse de Sa Majesté vis-à-vis du gouvernement belge. C’est après ça que le roi Baudouin a quand même décidé de rester. “

– En même temps, le Roi n’a pas apprécié du tout le discours de Lumumba.

” Non ! Il n’a pas du tout apprécié ça. Mais il s’est rendu compte qu’on aurait pu l’éviter ! “

Le toast de réparation : « Vive le roi Baudouin ! »

La radio belge confirme le soir même la version de Thomas Kanza. Les trois ministres congolais en charge des Affaires étrangères, ayant tous trois étudié en Belgique, interviennent et proposent que le Premier ministre Lumumba, qui devait prononcer un toast durant le banquet officiel, saisisse l’occasion pour nuancer ses propos. Après une heure de palabres et de médiations, le roi accepte de rester. Ce court discours devient, pour l’histoire, le ” toast de réparation “.

Patrice Lumumba y loue la colonisation belge :

” Les réalisations magnifiques qui font aujourd’hui la fierté du Congo indépendant et de son gouvernement, c’est aux Belges que nous les devons. Je lève mon verre à la santé du roi des Belges, vive le roi Baudouin ! Vive la Belgique ! Vive le Congo indépendant ! “

Patrice Lumumba veut rassurer les Belges du Congo

La veille, le soir du 29 juin, le Premier ministre est déjà intervenu à la radio pour parler ” au peuple belge, comme à un ami “. Patrice Lumumba dit ” sa reconnaissance envers la Belgique “. Il est surtout soucieux d’une transition en douceur. Il s’inquiète de l’impréparation du pays et du départ en nombre des Européens, qui pourrait laisser le Congo sans cadres : ” Ne doutez pas des Congolais. L’ordre sera maintenu et les personnes comme les biens seront en sécurité au Congo “.

« Lumumba catalogué anti-belge et communiste »

Mais l’incident a des conséquences le jour même : ” Au banquet, j’ai revu le Premier ministre Eyskens et le ministre des Affaires étrangères, Wigny. Je leur ai dit : ‘Vous portez la responsabilité historique de ce qui vient d’arriver ! Évidemment, le monde entier va accuser Lumumba d’avoir manqué de courtoisie, d’avoir été très violent, d’avoir eu un langage qui n’était pas approprié. Mais l’histoire saura que vous êtes les responsables’. “

” Mais ce discours aura été le début de la fin de Lumumba. Parce que tout cela a été retranscrit dans la presse internationale. Et Lumumba était dorénavant catalogué comme anti-Blanc, anti-belge et surtout comme communiste. “

Le discours de Lumumba permet en effet à de nombreux officiels belges de conforter leur opposition à un homme perçu par eux comme hostile à la Belgique, à l’Eglise, au libéralisme économique et au maintien d’une présence belge.

« Nous avons été trop loin »

Anicet Kashamura est ministre ce matin-là. En 2000, ce proche de Patrice Lumumba nous confie son souvenir : ” Le discours de Lumumba, aucun ministre n’y était associé. Mais en tant qu’ami, je savais. J’applaudissais, mais c’était de l’enfantillage. Je n’ai jamais été aussi fasciné par quelqu’un comme Lumumba. Il était passionnant. Mais il ne savait pas qu’il faut faire attention en parlant ! “

” Mais j’ai vite senti que nous avions été très loin, surtout à l’égard du roi Baudouin. Oui, il parlait de l’esclavage, et c’était une exagération. C’était une manière de parler.

” Mais il a fait un discours qui était inopportun à cette occasion. Si nous avions été formés politiquement… Il ne devait pas le prononcer, il pouvait laisser passer l’incident avec Kasa-Vubu. “

Un discours utilisé contre Patrice Lumumba, désormais l’homme à abattre

En réalité, le discours n’a pas un retentissement politique immédiat. Les officiels belges eux-mêmes minimisent : ” L’essentiel n’est pas là “. Le discours ne joue aucun rôle dans la mutinerie de l’armée congolaise ni dans la sécession du Katanga, quelques jours plus tard.

Mais le discours de Patrice Lumumba jette un froid chez les Blancs du Congo et en Belgique. Dans les semaines qui suivent, il sera utilisé contre le Premier ministre, notamment par des agents de la Sûreté congolaise, la Sûreté coloniale, pour faire de Lumumba l’homme à combattre, puis l’homme à abattre.

Ce discours, comme l’écrivent Jules Gérard-Libois et Jean Heinen : ” livre à la fois un coupable et un bouc émissaire “. Et pour certains, à l’époque, un criminel et un héros.

Le discours du roi « paternaliste »

Le lundi suivant, le ” Courrier d’Afrique ” revient sur le discours du roi Baudouin et le juge ” paternaliste “. Déjà à Bruxelles, certains conseillers avaient suggéré des modifications, notamment pour mieux tenir compte de la lecture que les Congolais faisaient de l’évènement.

Le ministre belge Walter Ganshof van der Meersch, le troisième ministre du Congo, admettra plus tard : ” Dans les trompeuses certitudes que donnent les longues habitudes d’une pensée confirmée “, trop de Belges ” entendaient faire valoir la générosité du don que la Belgique faisait au Congo “. C’est, écrit-il, ” une de nos trop fréquentes erreurs “.

Les deux lectures de cette indépendance se contredisent : Patrice Lumumba tenait, lui, à ce que l’indépendance soit présentée comme ” conquise “ par les Congolais et non pas ” concédée “ par la Belgique.

Les soupçons des Belges : qui a écrit le discours de Lumumba ?

Immédiatement, les autorités belges soupçonnent un Belge d’avoir écrit le discours de Lumumba. Certains citent Jean Van Lierde, un militant anticolonialiste ami et conseiller de Patrice Lumumba.

Xavier Mabille, du CRISP, témoigne du coup de téléphone reçu le 1er juillet du cabinet d’un ministre du Congo pour lui demander qui avait écrit le discours Lumumba. Il répond : ” Lumumba, que je sache, est capable d’écrire un discours ! “.

L’anecdote est révélatrice de la méconnaissance du Congo et du racisme ” ordinaire ” de bien des officiels. Beaucoup de Belges imaginent vite des ” idées subversives ” inspirées de l’extérieur du Congo.

« Patrice, tu ne vas pas laisser faire cela »

Pour sa part, Jean Van Lierde a toujours affirmé qu’il n’avait pas écrit ce discours, mais bien qu’il a suggéré à Patrice Lumumba de réagir au discours du roi : ” Patrice, tu ne vas pas laisser faire cela ! “. Tous les proches du Premier ministre sont formels : Lumumba a rédigé son discours, tout en discutant certaines idées avec ses proches. La lecture de tous les autres articles et discours de Patrice Lumumba suffit à s’en assurer.

Lumumba veut un geste fort pour éviter la « frustration » des Congolais

Un autre incident grave avait déjà marqué la courte période qui précède l’indépendance. Patrice Lumumba est toujours membre du Collège exécutif auprès du gouverneur général du Congo. Il est responsable des affaires judiciaires, et, à ce titre, il prépare des mesures de grâce ou de remise de peine, comme de coutume dans ce genre d’occasion.

Comme l’écrit son chef de cabinet, le Belge Pierre Duvivier, Lumumba voulait éviter la ” frustration “ des Congolais, à qui certains avaient ” promis le paradis terrestre, et à qui on ne donne qu’une réforme politique, purement formelle, sans incidence immédiate sur le sort de chacun “.

Il y avait ” parmi les mythes autour de la notion d’indépendance “, celui selon lequel ” les portes de prisons s’ouvriraient et les prisonniers sortiraient libres “. Des grâces et des remises de peine pour les prisonniers sans danger pour la collectivité, c’était, pour Lumumba, précise Pierre Duvivier, rapide à faire et ” spectaculaire “.

Le décret Lumumba n’est pas signé : la « maladresse des Belges »

Le gouverneur général Cornelis s’oppose à ce ” funeste projet “ et suggère à Patrice Lumumba lors d’une ” scène ahurissante “, racontée en détail par Pierre Duvivier, de faire signer le décret par le roi Baudouin : ” Lumumba accepte en disant : ‘Ainsi le dernier acte du roi sera un acte de générosité et cela fera excellente impression’. Je prévins Lumumba qu’à mon sens le roi refuserait de signer : il éclata de rire. “

La prédiction de Duvivier se réalise, le décret n’est pas signé, et Lumumba ne peut pas annoncer la mesure à la radio le soir du 29 juin. D’après Pierre Duvivier, ” cette maladresse du pouvoir belge joua un grand rôle dans le climat dans lequel Lumumba rédige son discours du 30 juin “. Il faut y ajouter que ” la teneur du discours royal fut considérée par Patrice Lumumba comme une insulte personnelle “.

Le 29 juin, le « Traité d’amitié », une dure négociation entre Belges et Congolais

La veille de l’indépendance, pour la première fois, les gouvernements congolais et belge négocient d’égal à égal sur un texte essentiel : le ” Traité d’amitié belgo-congolais “. Le principe du traité était acquis depuis la Table ronde politique, en février 1960. C’est une pièce essentielle pour organiser toutes les formules de partenariat entre la Belgique et le Congo indépendant, alors que la présence belge restera forte. Le traité est signé le 29 juin à 11 heures par les deux gouvernements après une dure journée de négociations : les différences entre le projet belge et le texte final se révèlent significatives.

Une éventuelle intervention militaire belge, à la demande du seul Congo

  • Le texte final du traité précise en effet qu’une éventuelle intervention de l’armée belge au Congo ne peut se faire qu’à la demande du ministre congolais de la Défense. Ce point sera déterminant dès juillet 1960, lorsque le gouvernement belge fait intervenir les forces belges au Congo lors de la mutinerie de l’armée congolaise sans l’accord du gouvernement Lumumba.
  • Les bases militaires belges seront reprises par le Congo selon des modalités à négocier.
  • Les officiers belges de la Force publique seront bien placés le 30 juin ” sous l’autorité du gouvernement congolais “, comme tous les autres agents belges de l’administration congolaise.

Ces trois points sont essentiels pour les Congolais. Ils ne figuraient pas dans le projet initial de la Belgique, qui parlait seulement de ” facilités mutuelles “ dans le domaine militaire.

D’autres changements sont négociés pour rééquilibrer le traité en faveur du Congo.

La Force navale belge se déploie à l’embouchure du fleuve

A la fin du mois de juin, la Belgique renforce discrètement la Force navale belge au Congo. La Défense envoie neuf navires à la base navale de Banana pour assurer la sécurité de l’embouchure du fleuve Congo, pour maintenir l’ordre et pour apporter une assistance aux Belges de la région si cela s’avérait nécessaire.

A quelques kilomètres de là, se trouve la base terrestre de l’armée belge à Kitona. L’armée belge compte en tout 2100 militaires au Congo, et elle a préparé des plans d’intervention, au besoin.

Le Traité d’amitié tombe aux oubliettes deux semaines plus tard

Par ailleurs, le Traité d’amitié prévoit la mise à disposition du Congo indépendant des 10.000 Belges qui font partie du personnel de la colonie, pour maintenir les cadres de l’administration, de la justice, de l’enseignement et de l’armée. Tout le monde pense que ce sera pour une longue période.

Le 6 juillet, une partie de l’armée congolaise se mutine contre le ministre de la Défense Lumumba parce que les soldats, pour qui rien n’a changé, veulent eux aussi ” leur indépendance “. Ils réclament des réformes immédiates difficiles à satisfaire.

Les 10 et 11 juillet, l’armée belge intervient en force dans plusieurs régions du Congo pour protéger des Belges menacés ou pour prendre le contrôle d’installations stratégiques. Elle attaque des garnisons ou des positions congolaises, y compris non mutinées, et où se trouvent parfois des officiers belges de l’armée congolaise. Deux de ces interventions belges n’avaient aucun but humanitaire.

Le 12 juillet, à Léopoldville, le Parlement congolais, qui n’a pas encore ratifié le traité, estime qu’il a déjà été violé par la Belgique : le ministre congolais de la défense, Patrice Lumumba n’a pas approuvé l’intervention militaire belge. Le même jour, le président Kasa-Vubu et le Premier ministre Lumumba demandent une aide militaire de l’ONU ” contre l’acte d’agression commis par les forces métropolitaines belges “.

A Bruxelles, le Traité d’amitié devait être ratifié par le Parlement belge le même jour. Le ministre belge des Affaires étrangères estime à la Chambre ” que le temps opportun n’est pas venu pour discuter “ du traité.

Le 14 juillet, le président et le Premier ministre congolais rompent les relations diplomatiques avec la Belgique, vu ” la violation flagrante du traité d’amitié “ et, dans un second télégramme, demandent à l’Union soviétique d’intervenir ” si le camp occidental ne met pas fin à son agression “.

Le Traité d’amitié et de coopération a vécu. Le président Kasa-Vubu et le Premier ministre Lumumba prennent ces décisions ensemble, alors qu’on a souvent soutenu qu’il s’agissait de décisions du seul Premier ministre.

Relire les discours du 30 juin

Extraits du discours du roi Baudouin :

L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique. [… ] Lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd’hui son couronnement, il ne s’est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. [… ]

Suivent alors les réalisations matérielles, économiques et sociales accomplies pour le pays et pour ses populations…

Le grand mouvement d’indépendance qui entraîne toute l’Afrique a trouvé, auprès des pouvoirs belges, la plus grande compréhension. En face du désir unanime de vos populations, nous n’avons pas hésité à vous reconnaître, dès à présent, cette indépendance. C’est à vous, messieurs, qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance. [… ] Vos dirigeants connaîtront la tâche difficile de gouverner. [… ] L’indépendance nécessitera de tous des efforts et des sacrifices. [… ] Ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique, tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux. [… ]

Extraits du discours de Patrice Lumumba :

Congolais et Congolaises, Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais. [… ].

Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise. […] une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. […] Ce que fut notre sort en quatre-vingts ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. [… ]

Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des Nègres. Qui oubliera qu’à un Noir on disait ” tu “, non certes, comme à un ami, mais parce que le ” vous ” honorable était réservé aux seuls Blancs ? [… ] Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir : accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. [… ]

Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. [… ] Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois, et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. Nous allons mettre fin l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la déclaration des Droits de l’homme. [… ]

La Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé de s’opposer à notre indépendance est prête à nous accorder son aide et son amitié [… ]. Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis. [… ]

Les réactions contrastées des Congolais, à l’époque

Alfred Yongolo, fonctionnaire à la Banque du Congo en 1960, se souvient du discours de Patrice Lumumba :

” Il disait les choses sans réserve, il disait par exemple que les Blancs nous ont chicotés. “

– Mais c’était vrai ?

” C’était vrai, oui, mais beaucoup plus tôt dans le temps, plus à ce moment-là. Mais il ne devait pas rouvrir la plaie. Lumumba était trop violent dans son style. Le moment n’était pas indiqué pour dire cela. Et cela a été à la base de la situation qu’on a connue par après, notamment la mutinerie de la Force publique. Six jours plus tard, on a connu cette mutinerie. “

– Et dans les jours qui suivent, c’est le départ massif des Blancs ?

” On ne le souhaitait pas. Après l’indépendance, nous devions rester avec les Belges, continuer ensemble. “

« Nous voilà réhabilités »

Joseph Mabolia, enseignant ” moniteur ” à Léopoldville, car le titre de ” professeur ” est réservé aux Blancs, suit ses études de régendat à Arlon en 1960 et suit la journée à la radio.

” Je dois dire que j’étais déçu par le discours du roi Baudouin. Nous avons pensé à ce moment-là que ce discours était d’un paternalisme totalement désuet. Nous avons été affligés d’entendre le roi faire un tel discours. Et nous avons été heureux d’entendre le discours de Lumumba. La réplique de Lumumba, nous avons estimé qu’elle était véritablement de bon aloi. Et alors on a exulté. Nous nous sommes dit : ‘Nous voilà réhabilités’. Il fallait, oui, il fallait ! Et, assez curieusement, tous nos professeurs étaient parfaitement d’accord avec nous. Beaucoup avaient, eux aussi, trouvé ce discours mal placé. Ils ne comprenaient pas. “

Pour les Belges, l’indépendance « concédée », pour les Congolais, l’indépendance « conquise »

Léon de Saint Moulin, historien, répond, en l’an 2000, à la question : les Belges ” accordent ” l’indépendance ou les Congolais l’ont-ils conquise ?

” Il est évident que l’indépendance a été proclamée dans des formules qui en faisaient un octroi aux Congolais par les Belges, mais elle a été concédée par les Belges qui étaient forcés de le faire. Donc, vous pourrez faire les deux lectures : vous avez le discours de Lumumba et celui du Roi lors de l’indépendance. Vous pouvez même les transposer aujourd’hui : est-ce que ceux qui s’opposent à un régime sont des ” terroristes ” ou des ” résistants ” ? Je ne pense pas que ce soient des questions où il faut essayer d’obtenir l’unanimité. “

« Les Africains, acteurs dans leur histoire »

” Il me semble évident que les Africains sont des acteurs dans leur histoire et que vouloir réduire l’histoire à ce qui a été fait par les Européens, c’est se condamner à ne rien comprendre et, en tout cas, à n’en avoir aucune profondeur. Si on voit l’indépendance comme octroyée par les Blancs, c’est supposer que les Blancs sont ceux qui contrôlent l’histoire. Manifestement, c’est insuffisant comme analyse. “

Le discours du roi « malheureux » et « malhabile »

” Alors, si on se donne l’image de celui qui octroie l’indépendance, c’est une image et on peut le faire. Mais je ne crois même pas que c’était très habile. Je préfère ceux qui ont eu un discours beaucoup plus responsabilisant, en essayant de dire : ‘Voilà ce que vous avez voulu, nous espérons que vous le réussirez. Maintenant, faites preuve que vous êtes à la hauteur de vos responsabilités’. Mais pas un discours comme : ‘Nous vous léguons un héritage, nous espérons que vous saurez quand même être à la hauteur de la grandeur que nous avons eue devant vous’. Cela, je pense que c’était malheureux comme discours ! “

Jean Stengers : « le choc de deux mythologies »

L’historien belge Jean Stengers parle de deux discours qui, sur le passé colonial, se ramènent à un ” dialogue presque enfantin “. C’est là le choc, écrit-il, ” non de deux interprétations historiques, mais de deux mythologies “, celle des colonisateurs et celle des colonisés. ” Chacune, ajoute Jean Stengers, trouve un certain appui dans l’histoire, mais elles ne sont pas des reflets déformés de l’histoire. Elles étaient avant tout la projection de besoins psychologiques : chez les Belges, la bonne conscience, pour les Congolais, accéder à la fierté nationale “.

Mais il y a une différence entre les deux mythologies, précise Jean Stengers. Chez les Belges, on était ” habitué à la première “ mythologie alors que la seconde, celle des Congolais ” choquait par sa nouveauté même “. Et, ajoute-t-il, ” Patrice Lumumba nageait en pleine mythologie en inventant une lutte faite ‘de larmes, de feu et de sang’. “

Le soir du 30 juin : la fête, les incertitudes et les inquiétudes

Ce 30 juin, après ces deux discours qui ont marqué l’histoire des deux pays, c’est le défilé militaire, la foule au stade, et le soir, c’est la fête à Léopoldville et dans tout le Congo. Les Blancs vont boire et danser au son des rumbas dans les bars de la cité noire plus nombreux qu’à l’habitude. A Bruxelles, au bal de l’indépendance, des Noirs dansent avec des Blanches.

Malgré la perspective de l’indépendance, les contestations et les actes d’indiscipline s’étaient multipliés depuis plusieurs semaines dans les camps militaires. Les soldats croyaient que ” tout allait changer dans l’armée “. Le 25 juin, les autorités coloniales étouffent une nouvelle tentative de sécession de la province du Katanga.

Enfin, les Congolais et les Européens du Congo expriment leurs incertitudes ou leurs inquiétudes. Quel sera le futur du Congo indépendant ? Comment cela va-t-il se passer ? La transition se fera-t-elle sans heurts ? Et qu’en sera-t-il des menaces de sécession du Katanga et du sud Kasaï ?

A suivre : le 6 juillet 1960, le Congo s’embrase

Quelques jours plus tard, l’armée congolaise se mutine. Après des brutalités et des menaces sur des hommes et les viols de femmes blanches par des mutins dans le Bas-Congo, c’est l’exode massif de 40.000 Blancs présents au Congo.

L’armée belge intervient : 10.000 soldats arrivent en renfort et, dans certains cas, attaquent des positions de l’armée congolaise.

Le Katanga proclame le 11 juillet sa sécession avec l’appui de l’armée belge, qui neutralise l’armée congolaise dans la province.

Le 14 juillet, l’ONU décide d’intervenir au Congo. C’est le début d’une guerre civile de quatre ans. Rtbf

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