Congo 1960 – 2020, épisode 6 : le 22 mai, premières élections au Congo, l’alliance autour de Patrice Lumumba arrive en tête

Le 22 mai 1960, les Congolais élisent leur premier Parlement. Les résultats donnent la victoire, mais une victoire relative, au MNC-Lumumba et à ses alliés. Il faut donc négocier pour obtenir une majorité. Il reste un peu plus d’un mois pour mettre en place le Parlement, négocier un gouvernement et élire le chef de l’Etat du nouveau Congo. Ce sera fait de justesse, quatre jours avant l’indépendance, le 30 juin.

Le ministre-résident belge Ganshof van der Meersch arrive à la mi-mai à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, pour piloter le processus politique, qui se révèle chaotique. Les acteurs belges de cette période avancent avec une détermination aveugle, refusant d’entendre les signaux d’alarme qui s’accumulent sur le terrain. Un peu comme un “lâcher-tout” mêlé de volontarisme et d’optimisme à tout prix.

A l’intérieur du pays plusieurs régions connaissent de la confusion, des désordres graves et même des violences entre communautés. Beaucoup d’Européens du Congo craignent pour leur avenir ou leur sécurité. Le commandant en chef de la Force publique – mi-armée, mi-gendarmerie coloniale – assure qu’elle sera une colonne vertébrale solide. La Force publique se mutinera six jours après l’indépendance.

L’alliance autour de Patrice Lumumba en tête

Les Congolais votent pour la première fois. Les élections législatives se déroulent dans le calme, avec le grand intérêt et le sérieux de la population : chacun sait quel député le représentera le mieux.

Le paysage politique qui sort des urnes est contrasté et dispersé ; les partis politiques sont nés il y a peu, et pour la plupart en 1959 et en 1960. Cet éparpillement est compensé par la création de cartels et de larges alliances politiques.

Les nationalistes l’emportent

Tous les partis nationalistes sortent vainqueurs des élections, et les partis dits “pro-belges “, comme le Parti national du Progrès (PNP) moqué par ses adversaires comme “Parti des nègres payés“, sont largement battus.

Contrairement aux pronostics de nombreux coloniaux, les vastes régions rurales votent “nationaliste”, y compris avec des partis marqués par le “radicalisme rural”, qui prônent la rupture avec l’ordre colonial

Le MNC-Lumumba est un parti au nationalisme affirmé, partisan d’un Congo unitaire, et avec une ambition nationale ; il arrive en tête avec 33 sièges. Avec ses alliés directs, il rassemble 42 sièges et, au-delà, avec son cartel, il peut compter sur plus de 60 députés sur 137 sièges.

En face, se dégage un bloc de nationalistes modérés. Il faudra attendre l’élection du président de la Chambre, à la mi-juin, pour voir plus clair dans les rapports de force : le candidat lumumbiste l’emporte avec 74 voix sur 137, une victoire très nette.

Les leaders régionaux en position de force

Les résultats montrent l’importance de l’ancrage régional des grands leaders, avec des victoires électorales fortes :

  • Le MNC-Lumumba domine largement au nord-est, dans la Province orientale ;
  • L’ABAKO de Joseph Kasa-Vubu est quasi hégémonique à Léopoldville et dans le Bas-Congo ;
  • Le PSA, Parti solidaire africain, dans l’actuel Bandundu, à l’est de Kinshasa ;
  • La CONAKAT de Moïse Tshombe l’emporte nettement au sud du Katanga ;
  • Le MNC-Kalonji dans le sud du Kasaï, province d’origine d’Albert Kalonji.

Ces résultats sont déterminants dans une architecture institutionnelle qui donne de larges compétences aux parlements et aux gouvernements des provinces.

Le Congo belge, grand comme 77 fois la Belgique © Tous droits réservés

Les partis congolais se distinguent par trois clivages :

  • Les partis “nationalistes” ou “pro-belges”, certains disent même “collabos” ;
  • Le second clivage distingue les partis “à ambition nationale” etles “régionaux” ou même “ethniques”, qui se présentent uniquement dans leur région ou dans leur communauté ;
  • Le troisième clivage distingue les “unitaristes” et les “fédéralistes”.

Partis “nationaux” et partis “régionaux” ou “communautaires”

Une vocation “nationale” ou une ambition “régionale”, voire ethnique, c’est le deuxième clivage entre les partis congolais.

Certains partis se présentent dans tout le pays, comme le Mouvement national congolais-Lumumba ou le Centre de regroupement africain (CEREA), né au Kivu. D’autres se lancent dans la course électorale uniquement dans leur région, ce qui va provoquer une grande dispersion politique.

L’ABAKO, par exemple, ne se présente que dans la province de Léopoldville, à l’ouest du pays. Au Katanga, les deux grands partis rivaux, la CONAKAT de Moïse Tshombe et la BALUBAKAT de Jason Sendwe ne se présentent que dans leur province.

Menaces de séparatisme ou de sécession

Le troisième clivage distingue les partis “unitaristes” et les “fédéralistes”.

Les “unitaristes”, comme le MNC-Lumumba prônent un Etat central aux compétences fortes, les “fédéralistes”, comme l’ABAKO dans le Bas-Congo, le MNC-Kalonji puissant au Kasaï et la CONAKAT au Katanga veulent un régime fédéral, voire confédéral.

La Table ronde, en février 1960, a réglé la question par un compromis “à la belge” : un Etat central avec des provinces aux larges compétences, qui disposent d’un Parlement et d’un gouvernement provincial.

Ce clivage ressurgit pourtant ensuite dans les rapports de force politiques : les partis déçus annoncent publiquement qu’ils envisagent de faire sécession quand ils n’ont pas gain de cause. Cela créera une grande instabilité dans les quelques mois qui précèdent l’indépendance.

Les tentations d’autonomie sont les plus fortes dans les trois grandes provinces du sud, les régions les plus riches du pays : le Katanga minier, le Kasaï avec ses gisements de diamant et le Bas-Congo avec les grands ports de Matadi et de Boma.

Un troisième ministre belge du Congo

Walter Ganshof van der Meersch devient le troisième ministre du Congo à la mi-mai, quelques jours avant les élections. Il est nommé ministre-résident, et arrive au Congo pour assurer sur place la transition jusqu’à l’indépendance.

Le ministre Ganshof vient en réalité coiffer le gouverneur général Cornelis, pratiquement mis sur la touche. Il pilotera les négociations politiques pour la formation du futur gouvernement congolais, et est également chargé du maintien de l’ordre et de l’administration judiciaire, ce qui provoque de fortes réactions dans les partis congolais.

Les deux autres ministres du Congo, Auguste de Schrijver pour les Affaires générales, et Raymond Scheyven pour l’Economie, restent, eux, à Bruxelles.

Graves violences au Kasaï, mis sous régime militaire

Albert Kalonji acclamé par ses supporters à son retour de Bruxelles. © Belga

Les trois provinces du nord et de l’est du Congo, l’Equateur, la Province orientale et le Kivu, restent relativement calmes jusqu’à l’indépendance, mais les trois provinces du sud connaissent de graves épisodes de confusion politique, de désordre et même, parfois, de violence.

Le Kasaï, au centre-sud du Congo connaît la dégradation la plus forte, avec de graves violences entre les communautés lulua et luba, les deux grandes ethnies de la région. Les conflits avaient commencé dès 1959.

Malgré plusieurs conciliations, 50.000 Balubas (les Lubas, au pluriel) sont contraints à l’exode dès janvier. La région est mise sous régime d’exception. Les violences reprennent en mars, avec un nouvel exode et de nombreux morts. En mai 1960, le Kasaï est mis sous administration militaire et l’armée belge intervient.

La formation du gouvernement provincial est marquée par ce grave conflit. Les Balubas du Kasaï annoncent une partition de fait et la formation d’une “province” distincte, la “province minière luba”.

Le conflit tourne au drame en août 1960. Albert Kalonji, président du MNC-Kalonji, écarté du gouvernement central, proclame la sécession de l’Etat du Sud-Kasaï. La répression sera terrible : l’armée congolaise interviendra brutalement, et des dizaines de milliers de civils seront tués.

Le Katanga divisé en deux camps

Le Katanga minier est la province la plus riche du Congo, qui contribue à l’économie du pays pour 50% du total. En janvier et en mars, les violences entre les Balubas Katangais du nord et les Lundas du sud font de nombreux morts.

Les élections provinciales donnent les deux blocs antagonistes à égalité : les Katangais du sud, avec la CONAKAT de Moïse Tshombe, obtiennent 25 sièges, et l’alliance autour des Katangais du nord, avec la BALUBAKAT de Jason Sendwe, 23 sièges.

Les institutions provinciales sont bloquées, la loi prévoyant une majorité des deux-tiers. Il faudra un tour de passe-passe : un vote au Parlement belge, le 16 juin, pour permettre une majorité relative à défaut des deux-tiers.

Menaces et tentatives de sécession du Katanga

Moïse Tshombe, à la Table ronde, avait plaidé, en vain, pour un système confédéral et l’attribution des ressources minières aux provinces. Beaucoup de colons de la province, dont certains “ultras”, voulaient un Katanga “pivot du Congo futur”. En mai, la province connaît des incidents avec des morts.

Le 14 juin, Moïse Tshombe, devenu président provincial, est soupçonné par la Sûreté de vouloir proclamer l’indépendance de la province : le Katanga est aussitôt mis sous état d’exception.

Le 25 juin, les autorités coloniales apprennent un nouveau plan de proclamation d’indépendance par Moïse Tshombe, évincé du gouvernement Lumumba. La tentative est étouffée par les autorités coloniales. Plusieurs Belges, dont un ancien agent de la Sûreté coloniale proche de Tshombe, sont expulsés. Tshombe et ses proches nient tout complot et s’engagent publiquement à ne pas faire sécession.

Onze jours après l’indépendance du Congo, le Katanga proclame son indépendance. C’est le début de la guerre civile au Congo. Elle durera quatre ans.

Tensions au Bas-Congo

Toute la région du Bas-Congo, entre Léopoldville, la capitale, et l’océan Atlantique, à 550 km par la route, est en désobéissance civile généralisée depuis plusieurs mois.

Le parti ABAKO y est tout-puissant et est radicalement hostile à l’autorité coloniale. L’ABAKO lance le mot d’ordre du refus de payer l’impôt et organise une police et une justice parallèles. Les élus locaux refusent de siéger.

Les élections en Province de Léopoldville consacrent une division profonde entre le Bas-Congo et l’est de la province. Jusqu’au 29 juin, la formation de deux gouvernements provinciaux distincts était prévue, avec même l’accord du nouveau gouverneur de province. Un ultime compromis permet d’éviter la scission.

Un exécutif avec six Congolais, pour trois mois seulement

Au point de vue politique, une nouvelle institution est mise en place. La Table ronde l’avait décidé en janvier : le gouverneur général du Congo sera assisté d’un “Collège exécutif”. Six Congolais, un par province, participent à la décision politique pour une courte période de trois mois, de mars à fin mai, et s’initient à la gestion du pays. Parmi eux, trois nationalistes et trois “pro-belges”.

La décision doit être collective, mais chacun reçoit un domaine de compétences. De nombreux coloniaux sont furieux que Patrice Lumumba reçoive le portefeuille de la Justice et la Sûreté coloniale. Les relations entre Patrice Lumumba et le général Janssens, le Belge commandant en chef de la Force publique (mi-armée, mi-gendarmerie coloniale) seront tumultueuses.

Un “gouvernement fantoche” soumis à la Belgique ?

Les travaux du Collège exécutif sont marqués par des tensions politiques. L’ABAKO et Patrice Lumumba demandent en vain la mise en place d’un gouvernement provisoire, et Patrice Lumumba annonce même ne plus siéger au Collège, avant de revenir sur sa décision après sa victoire électorale.

A la mi-mai, Lumumba affirme publiquement que “l’objectif du gouvernement belge est de voir se constituer un gouvernement fantoche sur lequel il aura la mainmise“.

Des responsables congolais demandent de reporter l’indépendance

Et surtout, plusieurs membres du Collège, dont Joseph Kasa-Vubu et Anicet Kashamura, peu suspects de complaisance avec le pouvoir colonial, demandent l’ajournement de l’indépendance au vu de leur impréparation. Anicet Kashamura nous le révèle et s’explique lors d’une interview en 2000 :

J’étais un de ceux qui demandaient que l’on ajourne l’indépendance. Oui, j’ai demandé l’ajournement. Nous n’étions pas préparés, nous ne trouvions que des dossiers difficiles, surtout dans le domaine économique. On ne forme pas un grand fonctionnaire en trois mois ! Il aurait fallu nous donner au moins une année en plus pour former des cadres, faire l’inventaire.

Si j’ai demandé ça, c’est parce que je vivais les choses de l’intérieur. Je voyais déjà que parmi nous, aucun n’était parfait. Lumumba (dont Kashamura était proche) avait des qualités mais aussi des défauts, Kasa-Vubu pareil, or c’étaient les deux grands leaders. En attendant un an ou deux, on pouvait peut-être trouver d’autres leaders… J’ai été soutenu par d’autres Congolais du collège exécutif.

Une demande qui sera rejetée. A la fin mai, le Collège exécutif termine de fait ses travaux : l’heure est à la négociation entre partis pour la mise en place du futur gouvernement.

Maintien de l’ordre et sécurité : les Blancs inquiets

Beaucoup de Blancs du Congo s’inquiètent, comme certains Congolais, de la sécurité et du maintien de l’ordre après l’indépendance. La question n’est presque pas abordée à la Table ronde de janvier-février 1960, mais sera mise sur la table dans les coulisses de la Table ronde économique d’avril-mai.

Le commandement de la Force publique est entièrement aux mains des officiers blancs, les Congolais n’ayant, eux, accès qu’aux grades subalternes, jusqu’à celui de sergent. La Force publique est forte de 25.000 hommes, dont un millier d’officiers et de sous-officiers européens.

L’africanisation a été timidement amorcée, mais trop tard, avec l’envoi des premiers soldats congolais à l’Ecole royale militaire à Bruxelles, en 1958, et à l’école des sous-officiers au Congo, en 1959.

La Force publique : “colonne vertébrale” ou “poutre pourrie” ?

Le commandant en chef, le général Janssens affirme en permanence le bon état de la force publique. “C’est la colonne vertébrale du Congo“, dit-on à l’époque, et beaucoup d’observateurs croient dur comme fer au mythe d’une Force publique bien organisée et parfaitement disciplinée.

Des Blancs de l’administration constatent pourtant sur le terrain des actes d’indiscipline et même de désobéissance. Certains parlent d’une “poutre pourrie” qui pourrait s’écrouler après l’indépendance. Ce sera le cas.

Plusieurs responsables politiques congolais s’inquiètent publiquement que l’armée d’un pays indépendant soit entièrement dirigée par des officiers de l’ancienne métropole. Des groupes de soldats et d’anciens combattants congolais font part du même malaise et suggèrent des réformes rapides, en vain.

Pas un soldat belge au Congo

Pour répondre aux inquiétudes, certains à Bruxelles envisagent de renforcer les troupes dites “métropolitaines” installées au Congo. Les partis socialiste et communiste, le syndicat FGTB et d’autres mouvements de gauche manifestent contre l’idée avec le slogan : “Pas un franc, pas un soldat belge au Congo”.

En Belgique, l’opinion publique n’est pas favorable à la perspective de voir les soldats miliciens partir en Afrique. Mais le ministre belge de la Défense, Arthur Gilson, au départ opposé à l’idée, s’y rallie au printemps 1960 en constatant la dégradation de la situation.

Le jeune juriste François Perin est à l’époque substitut au Conseil d’Etat et fait partie du Mouvement populaire wallon (MPW) du syndicaliste André Renard. Il nous révèle en 2010 avoir averti André Renard de projets d’arrêtés royaux en préparation pour renforcer l’armée belge au Congo.

Les forces métropolitaines au Congo : 1500 soldats belges

Il y a 1500 para-commandos belges au Congo. L’armée belge est présente au Congo depuis 1953, avec deux bataillons cantonnés dans de grandes bases militaires à deux endroits stratégiques. La première base se trouve au Bas-Congo, à Kitona, et est proche de Léopoldville, du port de Matadi et du grand barrage d’Inga, qui fournit la capitale en électricité. L’autre est à Kamina, une gigantesque base au Katanga, au croisement des voies de communication vers l’ouest et vers le nord-est du Congo.

L’armée belge dispose d’avions de transport et de combat. Les para-commandos belges peuvent intervenir en moins de 24 heures n’importe où au Congo. Enfin, la Force navale belge est installée au port de Banana, à l’embouchure du fleuve Congo.


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L’armée belge n’a pas en principe de missions courantes à accomplir dans l’Etat colonial, mais le gouverneur général peut faire appel aux forces métropolitaines uniquement en cas de troubles graves : la priorité du maintien de l’ordre appartient à la Force publique. Le gouverneur général fera appel à l’armée belge lors du soulèvement de Léopoldville, en janvier 1959, et pour ramener le calme au Kasaï, en 1960.

Des renforts pour l’armée belge au Congo ?

Le commandant en chef de la Force publique, le général Janssens, bataille de son côté vigoureusement contre l’envoi de renforts belges au Congo. Il estime que “sa” Force publique, solide et efficace, et avec “un bon moral”, suffira au maintien de l’ordre.

Il argumente : renforcer l’armée belge va démoraliser et créer de la méfiance parmi ses troupes et pourrait “affoler les Congolais”. Plusieurs partis congolais s’opposent eux aussi au renforcement de l’armée belge au Congo, alors que circulent des rumeurs de coups d’Etat par les Blancs du Congo après l‘indépendance.

Un autre projet est de faire appel à l’ONU pour assurer la transition. Cette option est vite abandonnée.

L’armée belge au Congo : les para-commandos défilent le 21 juillet 1956. © MRAC C. Lamote Inforcongo

Finalement, le gouvernement belge tranche : il y aura à la mi-mai des renforts, mais en nombre limité, et l’armée belge prépare un plan d’intervention depuis la Belgique en cas de troubles.

Ce plan sera en réalité enclenché début juillet 1960, après le début de la mutinerie de la Force publique, avec l’arrivée de 10.000 soldats en quelques jours et plusieurs interventions militaires offensives au Congo, dont certaines ont eu des conséquences désastreuses.

A côté de la Force publique et de l’armée belge, existe le Corps des Volontaires, qui peut compter sur 3000 civils armés. Ils ont pour mission de défendre les Européens de leur ville ou de leur région. Certains d’entre eux mettent leur uniforme après le soulèvement de Léopoldville. Ils interviendront en 1960 pour défendre certains Blancs menacés lors de la mutinerie de la Force publique.

Une débâcle annoncée ?

La suite des évènements révélera, quelques jours seulement après l’indépendance, un nouveau Congo plongé dans plusieurs crises graves : crise politique, mutinerie de l’armée, sécessions, exode des Européens, rupture avec la Belgique et intervention de l’ONU.

Le pire n’était pourtant pas écrit d’avance. Les responsables politiques belges ont tenté de réussir un processus délicat mais sans tenir compte des signaux d’alarme. Avec une marge de manœuvre réduite, ils ont refusé de prévoir des scénarios moins optimistes, sans doute avec le but d’aboutir coûte que coûte à la date prévue.

A Bruxelles, on espère que tout se déroulera bien, avec encore quelques cartes importantes en mains : l’armée, l’administration et l’économie du Congo aux mains des Belges, et l’espoir d’un gouvernement congolais en bons termes avec la Belgique.

L’indépendance : rêves, espoirs et réalités

Les Congolais sont quasi unanimes à vouloir l’indépendance, sauf une partie restreinte d’entre eux. Comme l’explique Alfred Yongolo : “Il y avait unanimité pour l’indépendance. Oui, tout le monde voulait être affranchi. Tous, sauf certains collabos“.

Une volonté largement partagée, mais qui ne manque pas d’ambiguïté, comme il le précise : “La grande masse de la population croyait que pour l’indépendance, il fallait faire partir les Blancs, occuper leurs maisons et occuper les fonctions qu’ils avaient, même si on n’avait pas assez étudié. Pour eux, il fallait que les Blancs partent. Mais ce n’était pas la conception de ceux qui étaient cultivés. Nous, on imaginait que les Blancs allaient changer de comportement parce qu’ils se trouvaient chez nous“.

Certains rêvent d’une liberté mythique : “Je ne paierai plus d’impôt, je peux tout acheter et je paierai quand je veux, je vis… à crédit“, nous explique Mathieu Kuka en 2000, en souriant de sa naïveté de l’époque.

Le maçon et contremaître Damas Thiautwa a lui une vision politique acérée, en montrant le paysage : “Nous voulons notre terre ! Chez vous, l’or, les diamants, c’est à vous… Nous devons chercher nous-mêmes nos diamants, pas comme vous avez fait, vous les Européens avec l’Union minière au Katanga.

Beaucoup insistent sur l’abandon des règles très strictes du système colonial, comme les restrictions de chasse ou l’interdiction des feux de brousse traditionnels pour préserver la faune et éviter les famines : “Avec l’indépendance, plus de restrictions ! Tout le monde peut faire ce qu’il veut, on peut brûler la terre comme on veut, on peut brûler la forêt, couper le bois, faire tout ce qu’on veut.

Des malentendus, mais ce n’est pas une raison pour qu’il n’y ait pas d’élections

Evidemment, il y avait des malentendus. L’indépendance, c’est une chose extraordinaire. Certains dans les villages ou les régions reculées ont dit, par exemple, que des gens allaient revenir en vie ! Certains politiciens ont dit n’importe quoi, du genre : ‘Les morts vont revenir’ ; ‘On ne va plus payer d’impôts’ ; ‘Il n’y aura plus de chicotte (le fouet, ndlr)‘. Mais ce ne sont pas des raisons pour qu’il n’y ait pas d’élections !

Jean-Marie Mutamba, historien à l’université de Kinshasa explique pour sa part : “L’indépendance, c’est difficile de dire si tous les Congolais la voulaient. On n’a pas fait de sondage à l’époque, et des jugements à l’emporte-pièce, je n’aime pas beaucoup. Mais à bien examiner les choses, je crois qu’on a intéressé la masse de la population peu à peu, en lui faisant miroiter ce que l’indépendance allait apporter : des écoles, des hôpitaux, des voitures. L’indépendance allait apporter les salaires des Blancs“.

Bon, cela a été le ‘mythe de l’indépendance’. Et naturellement, les gens ont adhéré à une idée qui pouvait leur apporter un bien-être, un bien-être social. Mais si vous faites une enquête, en demandant le sentiment des gens quelques années plus tard, il y a eu un désenchantement. Certains paysans disaient même : ‘Mais quand est-ce que l’indépendance va se terminer ?’.

François Ryckmans /Rtbf

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